Retour sur une rencontre avec l’éditeur SARBACANE, le 4 avril 2024.

Retour sur une rencontre avec Gwendal Oulès,

des Editions SARBACANE, le 4 avril 2024.

        Nous avons choisi d’inviter les éditions Sarbacane, qui sont une jeune maison en plein essor, dont l’offre est très attractive, avec l’afflux de nouveaux auteurs de talent et des auteurs déjà reconnus au plan international. Gwendal Oulès, directeur de la collection éveil/petite enfance, et ancien libraire, s’en est montré un excellent ambassadeur et nous a exposé ses vues sur la littérature jeunesse.

Les ouvrages cités au fil de l’exposé :

« Les mammouths, les ogres, les extraterrestres et ma petite sœur », Alex Cousseau et Nathalie Choux, 2008 ; C’est l’histoire d’un éléphant, Agnès de Lestrade et Guillaume Plantevin, 2012 ; Coccinelles cherchent maison, Davide Cali et Marc Boutavant, 2011 ; Le Grand livre de la bagarre, Davide Cali et Serge Bloch, 2013 ; Il faudra, Thierry Lenain et Olivier Tallec, 2004 ; Les lapins peintres, Simon Priem et Stéphane Poulin, 2022 ; Un poisson dans le bidon, David Sire et Magali Le Huche, 2015 ; À quoi tu joues ? Marie-Sabine Roger et Anne Sol, 2009 ; Bien cachés…Élo, 2017 ; Mon tour du monde géant des animaux, Laure du Faÿ, 2015 ; Les tableaux de Marcel, Anthony Browne, 1999 ; La grenouille à grande bouche, Francine Vidal, 2001 ; Le Plus Grand Livre du Monde, Richard Scarry, 1986 ; Les œufs z’olympiques, Ludivine Nouguès, 2024 ; Le jour le plus long, Ronan Badel, 2023.

Gwendal Oulès nous a parlé de l’importance de la littérature jeunesse.

Cette littérature est encore jeune en soi, puisque son véritable essor est daté des années 1980. Elle a donc devant elle un immense avenir. Aujourd’hui, en France, où l’étude des contes en maternelle fait partie du socle commun, les albums jeunesse participent à la formation du jeune citoyen. Au-delà, écrits ou illustrés qu’ils sont par des adultes,  ils concernent tous les âges. Anthony Browne, auteur des Tableaux de Marcel, en disait : « Ce livre est dédié à tous les grands artistes qui m’ont donné l’envie de peindre. »

Elle est pour les enfants la porte de leur entrée dans le monde.

Dans les livres, les interactions entre les personnages préfigurent ce qui pourra arriver. Ainsi pour l’enfant  le livre est un repère fixe et rassurant dans un monde qui de prime abord est inconnu et déconcertant, voire inquiétant.     Le livre a pour vertu de permettre à l’enfant de pratiquer des expériences du monde, mais  sans danger et aussi en s’armant.

Ainsi, dans le « conte en randonnée », fruit de la tradition orale, où la fin de l’histoire nous ramène en boucle au début, la  structure répétitive organisée autour d’une quête, permet de mémoriser et aussi d’inventer. Ces éléments permettent à l’enfant de bien comprendre, placé qu’il est  dans un cadre rassurant et drôle qui lui permet de « ressentir » tranquillement  l’histoire, le texte.

Un livre permet d’éprouver la « permanence de l’objet » : ce qui existe n’est pas toujours ce qui est visible.  Les albums à volets, avec leurs effets apparition-disparition,  rassurent l’enfant, confortent le pouvoir dont il a besoin pour s’élancer dans l’histoire, une histoire qui est devenue la sienne. La première expérience d’une vie est littéraire et imaginative.

Les livres jeunesse sont découverte et appropriation des codes de l’image.

Par exemple, l’enfant apprend le sens traditionnel de l’écriture en suivant le tracé  des pointillés ou le mouvement des images. Il acquiert ainsi une compétence essentielle. Dans l’élan, il sera capable mentalement de peupler les vides que l’auteur-illustrateur laisse à dessein entourer ses images. Il sera capable de comprendre qu’un même personnage peut être représenté par des images multiples.

Peluche l’écureuil (Olivier Tallec)

Par la suite, il s’amusera des espiègleries des codes trompeurs, et des images de loups féroces mais en même temps…végétariens.  

Plus tard, il sera capable de lire avec brio des mangas où tout est à l’envers.

La littérature jeunesse ouvre le chemin à la sociabilité.

Grâce à « l’anthropomorphisation », qui consiste à représenter des animaux avec des attributs humains, convention répandue dans la quasi-totalité des livres de jeunesse, l’enfant découvre les infinies possibilités du monde exprimées par des détours.

La « théorie de l’esprit », cette capacité de se mettre à la place d’un autre, de comprendre le ressenti de l’autre,  par intelligence et empathie, est essentielle. L’enfant acquiert en moyenne section grâce aux livres, bien mieux qu’aux représentations qu’on lui fait : « mets-toi à la place de X ! »  Car les albums sont le meilleur support explicatif. Cette compétence acquise, l’enfant pourra se faire des amis.  C’est tout le sens et l’intérêt du Grand livre de la bagarre, de Davide Cali et Serge Bloch.

Elle amène l’enfant à se construire un esprit critique.

Quand le texte et image se complètent, tout va son train. Plus variés sont les albums, plus ils font de clins d’œil, plus la capacité « d’intercognicité » – reconnaître une image connue dans une image nouvelle – se développe.

Mais il arrive bien souvent que texte et image se contredisent, s’entrechoquent, par exemple dans le cas de narrateurs ou de personnages non-fiables (tel un loup rusé), ou de mises en situation paradoxales (un personnage tranquille dans une forêt menaçante ). Le livre provoque une prise (une crise ?) de conscience qui éveille l’enfant à l’esprit critique.

Alors, quel plaisir de revenir sans cesse à ses livres préférés, ceux où tout à coup, dans des éclairs de lucidité, on a vécu des instants de compréhension, d’intelligence.

Certains albums permettent d’aborder en famille, à l’école, en bibliothèque, des thèmes délicats.

Deux exemples : 

  • Un poisson dans le bidon, de Magali Le Huche et David Sire, qui aborde la sexualité.

Il faudra, de Thierry Lenain et Olivier Tallec, qui traite de l’éco-anxiété.

Ce dernier album a été au centre d’un atelier philo pour « grande section », et est souvent

acheté comme cadeau de naissance… En voici l’argument :

Et si c’était l’enfant qui décidait de venir au monde ? En tout cas, celui-là, depuis le ventre de sa mère rond comme une île, dresse un constat sans concession des maux de la planète – aussitôt balayé par sa détermination à naître finalement, en toute connaissance de cause, fort de sa volonté et de sa foi dans la possibilité de changer le monde.

La littérature jeunesse peut donc occasionner des débats, des censures ou des auto-censures.

Elle est d’ailleurs souvent une bataille assumée entre éditeurs, pouvoirs publics et lecteurs.

Loi du 16 juillet 49 : La mention de cette loi protectionniste figure dans tous les livres jeunesse.     

Dans son article 2, la loi stipule que toute publication destinée à la jeunesse ne pourra comporter « aucune illustration, aucun récit, aucune chronique, aucune rubrique, aucune insertion présentant sous un jour favorable le banditisme, le mensonge, le vol, la paresse, la lâcheté, la haine, la débauche ou tous actes qualifiés crimes ou délits de nature à démoraliser l’enfance ou la jeunesse. »

La loi ce faisant protège aussi ceux qui lisent aux enfants dans l’espace public (bénévoles, bibliothécaires,…), puisqu’ils peuvent s’y référer dans le cas où ils seraient interpellés par un tiers extérieur.

Une exposition de la Bibliothèque Nationale de France, en 2019, fut intitulée « Ne les laissez pas lire ! Cette exposition présentait une large sélection de livres pour enfants et de bandes dessinées qui, de 1904 à aujourd’hui, ont été interdits ou déconseillés aux enfants, pour des motifs religieux, moraux, politiques… Quels beaux sujets de discussion !

Nous avons demandé à Gwendal Oulès de mettre en valeur l’un de ses coups de cœur parmi les très nombreux albums Sarbacane exposés sur notre stand-Librairie

Il a choisi Le jour le plus long, de Ronan BADEL (notre invité de mars 2021):

Parce que cette biographie intime et longtemps retenue est pudique, et raconte le miracle de la découverte d’une passion : le dessin ; parce que l’histoire est transgénérationnelle, fondée sur les relations grands-parents-petits-enfants.

      C’est le premier jour de l’été. Ce matin, Charles a eu dix ans et son grand-père lui offre un lance-pierres.  » Celui de quand il était cow-boy « , songe le garçon en baissant son chapeau sur ses yeux. Toute la journée, il s’entraîne : l’arrosoir, le séchoir à linge… Raté, toujours raté. Jusqu’au soir où, dépité, il tente un dernier tir vers un feuillage agité. Cette fois, un oiseau tombe comme une pierre.
Charles s’approche, le coeur battant : une mésange, et qui ne fait pas semblant de dormir. Charles a dix ans ; pourtant, près de l’arbre où il a creusé deux trous, un pour l’oiseau et un pour le lance-pierres, il se sent tout petit. L’été a passé. Ce matin, Charles a décidé de dessiner des oiseaux. C’est difficile, ils bougent tout le temps. Raté, encore raté. Et puis, une mésange toque au carreau.
Elle pose, Charles s’applique lui présente son dessin… et la mésange, d’un toc toc toc, approuve et s’envole. Charles est heureux.

Au terme de cette rencontre,

nous avons retenu que Gwendal Oulès a défendu avec conviction et compétence sa maison, ses points de vue, ses engagements. Attentif aux besoins de l’auditoire des bénévoles, il a  donné des éclairages, des clefs de lecture, des outils de sensibilisation. Grâce à lui, nous avons pu découvrir des concepts et partager des idées.

Qu’il en soit vivement remercié ici.

Le livre choisi pour notre bibliothèque associative :

Les lapins peintres, de Simon Priem et Stéphane Poulin

( Editions Sarbacane, 2022)

Au bord d’un étang perdu au fond d’un trou de verdure vivent deux lapins peintres. Lapin peintre jour et lapin peintre nuit. L’un dessine sur l’étang le reflet du ciel durant le jour l’autre le reflet du ciel durant la nuit. L’un peint rapidement, l’autre aime prendre son temps. A l’aube et au crépuscule, ils se passent le pinceau faisant ainsi venir le jour ou la nuit et couler les heures. Mais un matin un gros nuage noir se poste au-dessus de l’étang.
Les lapins peintres peignent son reflet en vain : le nuage refuse de bouger ! Le temps est bloqué. Ensemble les lapins peintres enfourchent  » le jour et la nuit  » leur bicyclette au pédalier installé à l’envers et remontent le temps pour arranger ça.

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