Qui est-elle, cette artiste, qui est aussi
autrice, illustratrice, ingénieure papier et scénariste ?

Elle nous a dit qu’elle est née en 1993 à Vilnius, capitale d’un petit pays de 2.8 M d’habitants, la Lituanie, si lointaine et si proche de son cœur et dont elle s’est volontairement exilée. Elle fait partie de la première génération de l’Indépendance (mars 1990), et si avec sa famille elle a vécu bien des difficultés de tous ordres, elle a puisé dans l’élan de ce pays nouveau. Sa chance a été de naître dans une famille d’artistes, où le père était céramiste et l’oncle et parrain, Liudvikas Jakimavičius, poète. Son quartier, c’était Uzupis, une sorte de Montmartre, plus ou moins en ruines à l’époque, mais où les enfants jouissaient d’une joyeuse liberté de mouvement et d’expression.

Son goût pour la créativité et pour la lecture a été encouragé par sa famille. Elle disposait d’un mur dans sa chambre pour y dessiner ce qu’elle voulait. Elle écrivait des histoires pour sa petite sœur de 4 ans. Elle fabriquait des marionnettes. Et toute son enfance, elle a été une lectrice boulimique et passionnée.
Ses admirations, c’était, et c’est d’ailleurs toujours, la suédoise Astrid LINDGREN, créatrice de Fifi Brindacier et de Zozo la tornade :


C’est aussi la finlandaise Tove JANSSON, la créatrice des Moomins, de mignons petits hippopotames blancs,

C’est l’allemand JANOSCH, qui a mis en scène les aventures pleines d’humour de Petit Tigre et Petit Ours,

C’est le tchèque-allemand Ottfried PREUSSLER, si tendre et si touchant avec son petit fantôme et son brigand Briquambroque,


Après le bac, Elena a opté pour les Beaux-Arts de Vilnius (option illustration). Puis, grâce à Erasmus, elle est venue chez nous se former à l’Ecole Estienne, puis aux Arts décoratifs (option scénographie).
A Paris, sa rencontre avec Gérard Lo Monaco, illustrateur et décorateur de théâtre, dit le « magicien du papier »*, l’a faite entrer dans un univers qui l’a conquise, celui du pop-up.

Pour son diplôme, elle a consacré une année à la création d’un pop-up dont le récit est l’histoire d’un petit garçon qui s’endort et puis se réveille dans un jardin « peuplé de créatures fantastiques » ; ce travail a ensuite donné l’album Jardin bleu (2017), « sorti des profondeurs de son inconscient ».

Au fond de cet inconscient, n’y aurait-il pas la Lituanie, un pays autrefois sous la botte, écrasé, mis à plat, bouclé comme un livre cadenassé ?
Or le pop-up c’est justement le livre qui s’ouvre, la liberté trouvée : au fil des pages se déploient les images, surgissent des scènes vivantes et se produit le théâtre de la vie.

Dans cette œuvre traitée en volume, l’autrice elle-même, redevenue toute petite comme Alice, va s’immiscer en ouvrant grand ses yeux d’autrefois. Et ce qu’elle y voit, c’est un monde qui n’est qu’à elle.
Ensuite, ce monde, elle le propose à d’autres enfants, à sa propre petite fille aussi, pour qu’ils le testent à leur tour, à la lumière de leur imaginaire, et peut-être se l’approprient, pourvu qu’il y trouvent des détails qui leur parlent : phrases, formes, couleurs, personnages, situations, atmosphères.

Pour parvenir à de tels produits finis, quelle ingéniosité ! Il faut se casser la tête (à raison d’un album par an, à bricoler des images, découper des papiers, mettre de la colle partout, faire des montages hasardeux, des créations aléatoires. Mais elle aime ces contraintes.
Auparavant, l’apprentissage a été nécessaire: Elena a fait le sien chez un papetier d’Ambonnay. Une fois maîtrisée la technique, elle a pu pousser sa liberté, son inventivité. Elle s’est mise à découper de plus en plus finement, rejoignant la façon lituanienne d’autrefois. Elle sait retravailler les maquettes à l’aide de son logiciel vectoriel. Ensuite il faut trouver un juste équilibre entre l’œuvre rêvée et l’œuvre vendable ; pas question d’aller faire des livres d’artistes ; des compromis entre l’autrice et l’éditeur (ici Gallimard) permettent de concilier esthétique et rentabilité.

Quant à la fabrication elle-même, elle se fait en Chine, car c’est dans ce vieux pays qu’on trouve les meilleurs connaisseurs du papier et que les capacités immenses de l’industrie papetière permettent d’avoir des tirages à moindre coût.

L’image seule n’est rien pour Elena. Le texte est le plus important, il est le fil rouge qui relie l’album. Il parle au lecteur de ce qui est invisible, il évoque les émotions, provoque les bruits, suscite les odeurs. Il aide le lecteur à s’immerger dans le décor. Ses phrases sont souvent comparables à des haïkus, parce que la poésie a la vertu de stimuler l’imagination dès l’enfance.
Voici les albums qu’elle a choisis de nous montrer et qu’elle nous a lus spontanément :
Jardin bleu, où elle a voulu se jouer de l’ambiguïté des choses, qui sont telles le jour, et telles autres la nuit.

Océans, qui plonge le lecteur dans un univers de merveilles naturelles,

Voyage, où il est question de migration, de départ mais aussi de retour, et de boucles toujours renouvelées,

Neige, où elle parle de la séparation, un thème essentiel pour les petits,

Loups,
qui lui rappelle son pays natal, et aussi son oncle poète, exilé dans la taïga russe.


Elle crée en ce moment un album de papiers découpés, D’où viens-tu ? qui parle de racines et de transmission ; à paraître en juin 2026 chez les Grandes personnes.

Elena a répondu à des questions de l’auditoire :
- Les pop-up sont-ils fragiles au point que les enfants ne doivent pas y toucher ? Elle nous dit que oui, « le pop-up est fragile comme toute chose vivante », et il nous revient donc, à nous adultes, d’enseigner aux enfants l’art de manier cette fragilité (ce qu’elle fait avec sa petite fille de 4 ans).
- Pourquoi tant parler de la nature ? Sa réponse : son pays est tout axé sur la nature, avec ses lacs, ses rivières, ses forêts, son froid, ses animaux sauvages ; mais tous les pays sont faits d’éléments naturels, alors elle fait de son mieux pour que les enfants prennent l’habitude de se préoccuper de la sauvegarde de la nature.
- A quels enfants s’adresse-t-elle ? Sa préférence va aux enfants issus des milieux moins favorisés, où les parents sont souvent éloignés de la lecture. Sans de tels objectifs, son travail n’aurait pas de sens.
Elena a-t-elle des projets ? Un retour au pays ? Non, professionnellement il vaut mieux être en France, et puis dans les pays baltes la situation géopolitique crée trop d’incertitudes.
Un livre d’artiste ? Peut-être un jour, en sérigraphie.
Un autre album ? Oui, avec les éditions Qilinn, c’est la traduction en français de Les Moomins et la comète, album pop-up édité par Macmillan Children’s Book afin de célébrer les 80 ans de ces petits trolls.

Une autre activité ? Oui, Elena commence une carrière dans le théâtre, avec une adaptation de Neige, intitulée « Le petit renard et l’hiver » ; un spectacle donné par la troupe du théâtre de Kaunas, la 2ème ville de Lituanie.
- Pour en savoir plus sur Gérard Lo Monaco : https://www.centrepompidou.fr/fr/pompidou-plus/magazine/article/dans-latelier-de-gerard-lo-monaco
Les retours de l’auditoire et de l’équipe lire95
La rencontre avec Elena nous a transportés dans un monde féerique et d’une grande tendresse.
Elena a su très bien nous décrire son pays et son enfance bercée par la nature omniprésente
Des albums doux et poétiques, une expression maîtrisée
Des créations toutes en délicatesse et d’apparence fragile comme de la dentelle.
Une énorme volonté et beaucoup de caractère, qui lui ont permis de quitter son pays natal et de se lancer dans une aventure professionnelle incertaine et difficile au départ.
Vu son jeune âge elle saura encore nous offrir de belles pépites.
Merci, Elena, pour votre investissement bienveillant en faveur de nos attentes !
Le livre pop-up que nous avons acquis pour notre bibliothèque associative est


Il contient 6 récits :
Roule Galette – Blancheline – L’Oiseau de pluie – La Vache Orange – Une histoire d’ours et d’élans – Michka.
(Flammarion- Les albums du Père Castor – 2024)