
Charlotte Mollet nous a d’abord évoqué son histoire personnelle, terreau de son devenir professionnel et artistique de graveure.
Au début des années 90, maman de deux enfants, elle a eu à cœur de combiner son désir de création, profondément ancré en elle, à celui d’accompagner à la lecture son fils et sa fille sa fille (porteuse d’une trisomie-21). L’objectif étant de développer l’autonomie en proposant des textes lisibles et des images parlantes.
Charlotte nous a parlé d’une dizaine de ses ouvrages, sur la trentaine de sa bibliographie, sans parler de ses œuvres d’artiste.
Il s’agit essentiellement de contes ou de comptines, le genre qui lui importe le plus car toute la vie y est logée, avec son cortège de dangers, de violences, de souffrances, de joies et de bonheurs.
Une souris verte (Didier Jeunesse, 1993 ; collection Pirouette) :
cet album traité en papiers découpés a connu un très grand succès (prix Sorcières 1994) ; c’est une oeuvre qui ne vieillit pas… peut-être parce qu’elle véhicule l’idée de la « renaissance ».

Le billet bleu (Rouergue, 1995),
un premier titre signé avec Anne Agopian, a été réalisé à l’acrylique sur acétate. Un album inspiré par la figure du Petit Prince, celle qui apparaissait sur le très poétique billet de 50 francs à l’effigie de Saint-Exupéry. C’est l’histoire d’un billet qui, passant de main en main, finit par se transformer en livre.

Navratil (Rouergue, 1998)
est l’histoire d’un rescapé du Titanic, écrite et illustrée à l’instigation de l’auteur et illustrateur/graveur Olivier Douzou. Charlotte Mollet n’a pas choisi le sujet mais le traiter, c’est pour elle le faire sien, par adoption.

Avant d’être un bébé (Rouergue, 2004)
illustre un texte d’Hughes Paris, un pédopsychiatre. Il raconte l’origine du monde vivant, parle des identités, de l’originalité de chaque être au sein même de sa propre culture.

Triso-Mike (Thierry Magnier, 2005) a suivi :
Une petite fille raconte l’histoire de son voisin qu’elle appelle Mike parce qu’elle a entendu dire qu’il était trisomique. Mike ne sort jamais seul de chez lui car il a peur. Un jour, la petite fille lui prête son doudou pour qu’il gagne en confiance et en autonomie. [Source Electre]

La Chevelure (Complexe, 2006)
illustre un texte de Guy de Maupassant.

Catsou (Rouergue, 2008),
qui a été co-signé, « écrit à quatre mains », avec Bénédicte BRUNET, une amie, réalisatrice de films et grande amatrice de chats, est une véritable histoire.

Trop fort ! (Les petites vagues, 2008) :
à nouveau, le doudou sera plus fort que les monstres, les fantômes.

Avec Loup y es-tu ? (Didier Jeunesse, 2009),
Charlotte a commencé la longue aventure de la série Pirouette, grâce à sa rencontre avec Michèle MOREAU.

Bleu d’amour (Bilboquet-Valvert, 2010)
est un livre signé de Carl Norac, qui avait envie de gâter sa fille de 11 ans.

Jean Petit qui danse (Didier Jeunesse, 2011),
a été inspiré par les Géants de Flandre. Ce conte, qui trouve sa source dans une histoire abominablement cruelle, est devenu l’accompagnement de toutes les réjouissances du nord de la France. Transmutation, alchimie.

Les textes qui plaisent à Charlotte Mollet, ce sont les contes et les comptines. Car ils enferment l’histoire du monde, où se pressent la vie, la mort, le danger, indissociables. Ils sont le support idéal pour avancer dans la compréhension et pour se situer. Ils font un clin d’œil aux enfants qui souffrent en silence. Et pour l’animation du public enfantin, ils sont l’outil idéal, car ils se chantent, se dansent, se transmettent.
Les Contes et légendes créoles (Magellan, 2024)
font partie d’une collection initiée par les éditions Flyes. Ils embarquent dans l’imaginaire désiré par Galina Kabakova.

Car la gravure sied aux légendes et aux rêves.

Le Chat botté, par Gustave Doré
Charlotte nous a lu en entier un ouvrage qui lui est particulièrement cher :
Le Chat (Rouergue, 2017),
gravure sur bois, réalisé avec Olivier Douzou, et inspiré d’un conte vietnamien.

La xylogravure,
qui met en œuvre le plein, le vide et les aplats, et qui se travaille debout, convient à ses facultés visuelles et à ses goûts sensoriels : gravure sur bois ou autre matériau souple et tendre, comme le linoleum, car ces matières se creusent et se caressent, à la différence des métaux, qui, avant la caresse, s’attaquent, se rongent.
Charlotte fait glisser de la douceur et de la sensualité dans ses créations. Elle sent l’encre monter et diffuser, le papier mat et d’un blanc chaud lui est agréable au toucher, les couleurs flattent le toucher comme la vue. « On ne sent pas qu’avec les yeux. Tout participe. »
Et tout en tirant devant nous une planche sur le thème des « terrasses de café », elle nous a parlé de son travail.
Par exemple une variation telle l’acrylique grattée sur acétate.
On peut aussi travailler sur deux matrices, par exemple un papier japonais se superposant à un ou deux autres aussi légers, quasi transparents.
Ces unions-rencontres ouvrent des portes vers l’autre, l’inconnu, d’où arrive une création originale d’autant plus vivante qu’elle est le fruit d’un dialogue.

Mais attention à la virtuosité telle un piège. Charlotte nous dit que « La forme parfaite peut manquer d’humanité. Il devient nécessaire parfois de se détacher, déconstruire, se mettre à dessiner de la main gauche pour préserver l’authenticité, la sincérité. »
Elle nous recommande d’aller visiter l’Atelier du Livre d’art et de l’Estampe de l’Imprimerie nationale, près de Douai. https://atelier-du-livre-art-imprimerienationale.fr/
Les enfants sont très réceptifs dans les ateliers scolaires de gravure car ils s’approprient vite leur production. Ils sont sensibles aux effets de surprise que provoquent l’inversion des tracés et l’échappée de l’encre dans des vides qui au final produisent des pleins.

Le travail de l’artiste n’est pas simple, car outre les lenteurs de la conception et de la création des images, il faut entrer dans le tréfonds de l’histoire et, parfois, mener des recherches savantes préalables.
Cependant, la gravure traditionnelle, qui exige de la patience et de l’obstination, reste un métier de puriste, destiné à un public au regard travaillé. Il est donc nécessaire pour Charlotte Mollet de la rendre populaire, visible. Elle a donc choisi de pratiquer dans des résidences non-dédiées ou dans des ateliers destinés à un public non-averti, par exemple dans le tiers-lieu qu’est le Café-Jeux Natema, rue des Orteaux (Paris, 20ème) :

Pour préserver l’avenir, elle a transmis des originaux, croquis, matrices à des médiathèques parisiennes (Marguerite Duras, spécialisée dans les livres d’artistes, Françoise-Sagan) et aussi à la BNF, pour qu’ils restent en vie et disponibles.
Pour elle, la vie c’est la créativité, la fantaisie, se savoir unique et être ensemble. C’est une vie risquée, peu enviée des gens dits « normaux ». Mais, dit-elle avec un clin d’œil, «ceux-ci ne sont-ils pas finalement un peu…inquiétants ?»
Est-ce l’effet des images profondes ou celui d’une présentation simple et touchante ? Nous avons trouvé dans tous ces albums de la finesse, de la sensibilité et de la générosité.
Que Charlotte Mollet soit remerciée pour son authenticité et pour son message humaniste.
L’album que nous avons acquis pour notre bibliothèque associative est

Catsou est une petite boule de poils tout roux, un chat que toute la famille a adopté, même s’il adore ses espaces de liberté. Quand on déménage en ville, Catsou perd sa joie de vivre et il faut décider de le rendre aux anciens voisins et à leur jardin… Un album sur l’apprentissage de l’indépendance et du bonheur (notice de l’éditeur).