Catégorie : Retour sur une Rencontre

Nos retours sur une rencontre avec un pro de la littérature jeunesse (autrement appelés « retours sur image »)

Retour sur une rencontre avec Frédéric MARAIS, le 13 novembre 2025.

Frédéric Marais a rendu hommage à l’artiste qui l’a formé pendant 10 ans, Vera Braun Lengyel, présentée comme une rescapée et une résistante. Elle lui a appris les techniques de la peinture à l’huile. Elle lui a fait connaître les maîtres, d’où il a tiré une grande admiration pour Matisse. Très important aussi, elle lui a appris à réfléchir avant de faire, ce qui, dit-il, est à l’inverse de ce qui se fait maintenant.

D’où vient sans doute que Frédéric écrit toujours avant de dessiner, moyennant de longues recherches documentaires et stylistiques : soit 2 mois d’écriture, 1 mois de dessin. La page blanche le stimule, l’obligeant à chercher.

« L’important c’est l’histoire, posée dans un écrin d’images. »

Depuis sa jeunesse, ses sources d’inspiration sont souvent des personnages emblématiques et épris d’humanité : les Alain Bombard, Haroun Tazieff, Jacques-Yves Cousteau,  Henry de Monfreid, Joseph Kessel.

Sur les traces de ces grands aînés, il a toujours eu besoin d’explorer, de découvrir, de se familiariser avec les différences.

Professionnellement, il a démarré dans la publicité, comme tant d’autres que nous avons déjà rencontrés, Hervé Tullet, Rémi Courgeon, Zaü, et comme son ami Thierry Dedieu, Pour les besoins de son métier, ou seul, ou en famille, il a beaucoup voyagé aux quatre coins du monde.

Mais en 2011, il rompt avec un métier qui, dit-il, l’enferme, et se lance dans la création d’un premier album, Sequoyah, texte et illustration, avec l’appui de Thierry Magnier et de Valérie Cussaguet, qui l’éditeront. Un voyage en Californie et la visite du Parc des séquoias a fait basculer l’orientation de son imaginaire, et désormais il se passionnera pour des destins méconnus et incroyablement fertiles.

Il travaille ses capacités artistiques et littéraires, il cultive la recherche, il s’inspire de la musique, afin de « repousser l’obscurantisme et ses ténèbres ». Il nous cite un maître en écriture, René Char, poète et résistant, qui a écrit : « Enfonce-toi dans l’inconnu qui creuse. Oblige-toi à tournoyer ».

La guerre des mots, illustrations de Thierry Dedieu

Avec son tempérament plutôt rebelle, il n’a pas voulu être attaché à une maison d’édition, il a voulu choisir ses éditeurs et ceux-ci ont été nombreux : Thierry Magnier, Sarbacane, Les Fourmis rouges, Saltimbanque, Hongfei Cultures, Seuil jeunesse. Il a une prédilection pour les petites maisons indépendantes.

Un contexte d’amitié l’aide à créer, en témoigne la longue collaboration avec Thierry Dedieu.

L’illustration vient ensuite, à l’aide d’une palette graphique. Avec son expérience de publicitaire, il définit les formats, choisit les typographies, il les propose aux éditeurs.

Il suit le rythme des couleurs ; ce sont des couleurs franches, il n’aime pas les nuances, les demi-tons ; Il aime « dessiner avec la lumière ». Par exemple, dans Yasuke, le blanc, qui va, disparait et revient, agit comme une note de musique.




Dans ses dessins, dans ses couleurs, on décèle l’influence d’Henri Matisse, et la réminiscence de ses papiers découpés.

Matisse, découpages

Frédéric s’est attardé pour nous sur plusieurs albums, aimant les partager « comme un pâtissier ».

D’abord Sequoyah (2011), qui raconte le destin d’un indien Cherokee inventeur d’un système d’écriture à partir de lettres récupérées de notre propre alphabet, encore en usage de nos jours. Sur la couverture et comme en contre-point, Frédéric Marais a imposé la merveilleuse écriture guèze.




Puis, Ephémère (2013), qui s’inspire de ces mots d’André Malraux : « La vie ne vaut rien, mais rien ne vaut la vie ». C’est l’histoire d‘un insecte qui défie les prédateurs et refuse son destin, mais qui finira quand même par périr… sous une bouse de vache.




Ottoki (2013) met en scène la rencontre d’un Inuit et d’un astronaute perdu. En indiquant au scientifique comment retrouver sa route à l’aide des constructions de pierre traditionnelles dites « inukshuk », l’Inuit rappelle qu’on « doit toujours apprendre des peuples anciens ».




Ensuite, Didgeridoo (2014) , dont Frédéric nous a fait une lecture,est un album poétique, dont les mots tentent de dessiner le son vibrant de cet instrument de musique à vent extrêmement ancien, utilisé par les aborigènes d’Australie. D’où s’élance le conte pour montrer que la musique « aide à se tenir debout » dans un monde souvent bien pesant.

Yasuke (2015) est le récit d’une vie légendaire extraordinaire, celle d’un éthiopien qui, au fil de bien des tribulations , deviendra le premier samouraï noir du Japon. Tout, dans cette histoire, nous dit Frédéric, est inspirant : la fin des empires noirs, l’enfant qui réchappe à un destin fatal, la migration, l’intégration. L’histoire de Yasuke a d’ailleurs produit des livres pour enfants, des BD, des mangas, des films, des statues, des jeux videos, et même le nom d’un restaurant parisien à la mode (Mosuke). Et ce morceau de rap du groupe IAM :

Inscrit au programme de la Semaine de la francophonie d’Addis-Abéba en 2025, Yasuke a été confirmé comme un ouvrage fédérateur, intéressant tous les âges. Il a été traduit en amharique et en oromo.




Toute une histoire pour un sourire (2019), album illustré par Emilie Gleason, démontre la puissance du langage non-verbal.




Le pousseur de bois (2020) met en valeur le jeu d’échecs, un jeu très formateur qui a circulé de l’Inde au monde arabe avant d’arriver en Europe. Avec cette histoire, Frédéric Marais nous parle d’émancipation, d’ouverture culturelle, et de la transmission pacifique de la passion.




Tomber 8 fois se relever 9 (2024) relève d’une découverte fortuite, celle de la tombe d’Eugène Criqui au cimetière de Pantin. Quelle épopée, celle de ce petit boxeur parisien du 20 ème arrondissement qui sera une des gueules cassées de la guerre de 14, et qui deviendra malgré tout champion du monde de boxe anglaise en 1923. La boxe, c’est quand même mieux que les MMA !

Dans tous les albums, des constantes : une indocilité de principe, un esprit de résistance, une volonté de ne pas transiger sur ses idées, sur sa morale, et de ne pas faire honte à ses propres enfants. A travers ses héros masculins, et dans l’état d’esprit de quelqu’un qui ne cède pas aux sirènes de la modernité, Frédéric Marais nous rappelle que toutes les valeurs n’ont pas été balayées et qu’un individu a toujours des choix à faire comme pour répondre à l’injonction de René Char :

« Il n’y a que deux conduites avec la vie :

ou on la rêve ou on l’accomplit ».

Les retours d’après-séance avec Frédéric Marais ont mis en avant la force de son graphisme, l’intensité de ses coloris et son exigence envers lui-même.

Pour notre bibliothèque associative, nous avons acquis

En Inde, un vieil homme offre un trésor à un petit mendiant : quelques pièces de bois. L’enfant est déçu mais lorsque le vieux se met à les pousser et à conter batailles et expéditions, il se rêve en héros d’aventures. Ainsi initié aux échecs, l’enfant se révèle être un prodige. Alors on l’envoie se mesurer aux meilleurs joueurs du monde… Des années plus tard, couvert de gloire, le champion est de retour au pays. Un jour, il s’arrête à son tour devant une petite mendiante… ( Notice de l’éditeur )

Retour sur une rencontre avec les éditions OBRIART le 14 octobre 2025

En nous contant la naissance des éditions OBRIART, Cyprienne KEMP nous a mis sous les yeux un récit qui sort des sentiers battus. En effet, cette passionnée d’arts plastiques, qui se définit comme une artiste du livre, avait au départ la volonté de créer de très beaux objets et qui sont devenus principalement des livres, des livres d’artistes. Puis l’année 2014 a été un tournant. Cette année-là Cyprienne a pris celui de la littérature jeunesse, en pensant que ce domaine permettrait à ses créations de prendre leur essor, de trouver leur public. Et c’est ainsi qu’elle est devenue éditrice pour « impulser et pour transmettre ».

Avec quels contributeurs ?

Plutôt que de miser sur un objectif de  la rentabilité à court et moyen  terme, elle a fait le pari, assez risqué, de choisir des personnalités assorties à ses propres choix esthétiques et éthiques. Ainsi a-t-elle « repéré » Cécile Metzger, qui a une identité visuelle à fort impact.

« Un enfant trouve un fil jaune sur le sol. Curieux, il décide de voir où il le mène. Pour vivre son aventure, il devra surmonter sa peur de l’inconnu. Il découvrira des paysages somptueux peuplés d’animaux et au bout de son voyage, une belle surprise l’attend…« 

Et elle a opté en parallèle pour l’édition de livres étrangers par achats de droits, donnant à la maison OBRIART une envergure internationale.

En voici deux exemples :

un premier album jeunesse de l’auteur-illustrateur anglais Owen Gent.

« L’enfant au parc  imagine plein de choses tandis que le parent est absorbé par son téléphone.       l’album fait l’apologie des rêves tout en rappelant aux parents qu’il est important de partager du temps avec son enfant. Cet album est un appel à lever les yeux et à être présent.« 

Et aussi

Encore un premier album, celui d’une étudiante tchèque, créé en 3 mois, et qui a reçu le prix du meilleur livre silencieux (Silent Book Contest 2022).  

Quels objectifs ?

C’est principalement de « montrer la diversité pour pouvoir faire accepter la différence ».

Cet objectif se décline à travers des partis-pris « écologiques » :

  • Impression en Europe afin de maîtriser les circuits de fabrication.
  • Refus du pilon pour les invendus au profit de la vente à bas coût.
  • Limitation du nombre d’éditions par an (7 au plus)
  • Edition de livres engagés afin de rendre les enfants actifs dans leurs lectures ;

Ainsi La jeune institutrice et le grand serpent :

emmène-t-elle les jeunes lecteurs au cœur de la forêt amazonienne de Colombie et vers une merveilleuse légende encore bien vivante. Un livre qui est un vibrant hommage à Irène Vasco, inlassable diffuseuse de livres dans les zones les plus reculées.  Cet album a été sélectionné pour le Prix UNICEF Littérature jeunesse 2025 sur le thème « Grandir dans un monde durable, ça n’attend pas ! »

Quelles réalisations ?

A ce jour, Obriart a 13 albums jeunesse à son catalogue, s’est engagé dans une collection pour les tout-petits (Trotrodile), une autre pour donner envie de lire (J’ai pas le temps), une collection « mythologique », une édition dite du Château pour s’émerveiller, et des BD expérimentales.

7 titres ont été primés, dont

Fermez la porte (Prix de l’album surréaliste au salon du livre de Bruxelles 2024, et Prix Nénuphar  2025).

Comment travaille-t-on chez OBRIART ?

La modestie de l’équipe éditoriale amène à travailler directement avec les « artistes ».

Ainsi Un ours mal léché  a-t-il fait l’objet d’un travail en commun éditrice-autrice pour le format de couverture, les illustrations et pour le texte de conclusion.

Qu’est-ce qu’un livre pour OBRIART ?

« L’histoire commence dès qu’on a le livre en main car  le livre est un objet complet », dont les mots-clefs sont : découverte, familiarisation, décoration, jeu, amitié, confort, émerveillement, enthousiasme…

(collection trotrodile)

Cyprienne Kemp nous a présenté aussi

Moea a des rêves plein la tête, de Mino Rivo et Claire Thibon

Moea est une petite fille très imaginative dont l’esprit est rempli d’histoires fantastiques. Seulement cette riche imagination ne l’aide pas à se concentrer à l’école. Heureusement que Monsieur Coq a une solution ! Il lui montera que de sa différence Moea peut faire quelque chose de positif.

Les voyages de Marino, de Cecilia Cavallini

Marino aime bien aider autrui. Alors il a inventé une machine à distribuer la pluie.

Et un livre sur le thème : « que peut-on faire à notre hauteur ? »

Ma grand-mère, de Maria Elina :

« Ma grand-mère est une histoire tendre et émouvante qui parle de la perte de mémoire et des confusions souvent associées à la vieillesse ; sur la façon dont nous percevons ces changements et la capacité des enfants à recevoir avec amour et avec joie les choses que la vie leur réserve. La question de la perte de la mémoire n’est jamais exposée comme un problème, c’est d’avantage la formidable complicité entre la grand-mère et son petit enfant qui est ici mise en valeur.« 

 Puis Cyprienne elle nous a parlé de deux BD silencieuses (expérimentales) :

où il est question d’un changement de genre et

où comment les expériences peuvent vous rendre humain

Cyprienne Kemp a conclu avec une évocation de

La petite Fabrik

Montée avec Claire Gouelleu, autrice et metteuse en voix, qui va faire des lectures au cœur des cités, des points de deal, de lieux d’enfermement, des musées, la Petite Fabrik agit pour rendre le livre familier, au moyen de la création de livres-objets et d’actions culturelles et artistiques accessibles à tous.tes.

https://www.instagram.com/clairegouelleu/p/C1wTxI3ovOh

Un tel programme dévoile le rôle de l’éditeur au cœur de la cité. Et ce n’est pas le moindre mérite de la maison OBRIART.

Voici les retours de l’équipe Lire95:

Une démarche originale !

Un esprit d’entreprise très développé, visionnaire également, exigeante, sûre de ses choix; le nombre de ses publications annuelles, très restreint, et leur qualité, attestent d’une rigueur et d’un sérieux très profonds.

Les ouvrages choisis sont artistiques, choisis pour le thème, mais aussi ou surtout pour leur beauté ! On ressent la formation professionnelle de l’ intervenante.

Les livres présentés sont originaux, divers et choisis avec beaucoup d’intelligence et d’éthique.

Les livres sont magnifiques.

Une démarche originale !

Un esprit d’entreprise très développé, visionnaire également, exigeante, sûre de ses choix; le nombre de ses publications annuelles, très restreint, et leur qualité, attestent d’une rigueur et d’un sérieux très profonds.


Pour notre bibliothèque associative, nous avons acquis

L’ascenseur doit descendre, mais, bizarrement, il monte. Qui l’a appelé ? Est-il cassé ? Six voisins se rencontrent dans ce qui paraît être une routine éphémère, mais qui révèle bientôt de vieilles histoires et de nouvelles amitiés. Tous les voyages nous transforment, même un voyage en ascenseur. Bonus Un deuxième petit album est à découvrir dans une enveloppe qui est collée sur la troisième couverture de l’album. (Notice de l’éditeur)

Merci, Cyprienne Kemp, de nous avoir régalés avec toute votre production dont l’effet positif sur les enfants est incontestable.

Retour sur une rencontre avec Isabelle SIMLER le 13 mai 2025

Isabelle Simler est une dessinatrice-née, qui a étudié aux Arts décoratifs de Strasbourg, puis travaillé dans la publicité, la presse, le dessin animé et enfin l’illustration-jeunesse.

Sa rencontre avec les éditions Courtes et longues a été déterminante. Leur fondateur et directeur, Jean Poderos, lui-même ancien éditeur de livres d’art et auteur, a su nouer avec elle une profonde relation de confiance. Cette volonté partagée de qualité et d’esthétique, et la liberté d’exploration qu’elle peut développer lui permettent de mener à terme des créations qui sont, pour la plupart, de son initiative propre.

Pour elle, suivre ses envies est un chemin vital. Et le statut d’autrice-illustratrice lui offre un épanouissement complet.

Isabelle a toujours rêvé et elle a été émerveillée par les êtres vivants, tout ce qui peuple la nature, végétaux et animaux. Au-delà de les voir de très près, elle aspire à s’immerger dans leur univers et se glisser dans un monde de prédilection.

La création d’un album est précédée d’une solide documentation scientifique. C’est la connaissance approfondie d’un animal ou d’un végétal qui fera le dessin exact et le texte adéquat. Et vu les nombreux animaux et végétaux de ses livres, les recherches préalables occupent un temps supérieur à celui de l’écriture et du dessin.

Ainsi, pour concevoir Doux rêveurs (2017), qui traite du sommeil des animaux, elle a d’abord rencontré une vétérinaire spécialisée dans ce domaine.

Pour Royaumes minuscules (2021), qui convoque les insectes sociaux, elle a collaboré avec une ingénieure spécialisée dans l’environnement, Anne Jankéliovitch.

Isabelle Simler veut aller plus loin que Buffon dans ses « Histoires naturelles ». Son empathie veut faire émerger la part sensible et la poésie des créatures qu’elle met en scène. Aussi elle observe longuement leurs déplacements, leurs quêtes, leurs cycles, quitte à visionner des films au ralenti. Et elle traduit en paroles et en dessins leurs mouvements qui, mieux que des profils, sont leur carte d’identité.

Sa manière de faire est quasi primesautière au départ puis elle se fait industrieuse. Elle suit son inspiration, fait des rencontres aussi inattendues que fructueuses. Ses nombreux ateliers créatifs pour enfants l’ont menée jusqu’en Chine.

Elle utilise des outils variés, tantôt des crayons de couleurs, tantôt une palette graphique avec pour objectif de capter la lumière et l’attention. Il faut faire très fin, très précis, car le petit peuple de la nature est un infini de délicatesse et de fragilité. Mais elle va jusqu’au bout, sans se décourager, et retravaille ses épreuves jusqu’au dernier instant.

Les idées lui viennent souvent quand elle est seule et sans occupation, dans un train par exemple ; ou quand elle se remémore des rêves ou des observations. Mais le plus souvent l’idée vient lorsqu’elle se met à écrire ou à dessiner, comme si ces gestes étaient eux-mêmes des outils créatifs.

Pour expliquer le processus aux enfants qui la questionnent, elle a réalisé un album : Les idées sont de drôles de bestioles (2021), qui a remporté le Grand Prix de l’Illustration à Moulins en 2022.

Elle y a utilisé des métaphores animales qui montrent le côté polymorphe des idées.

Puis elle nous a présenté d’autres albums.

Ainsi, Plume (2012).

Né de l’idée très simple de dessiner des plumes, l’album s’enrichit comme par hasard d’un adorable chat, puis d’oiseaux, et il devient un imagier dans lequel on se promène pour le simple plaisir de la visite. Isabelle a voulu s’amuser à y varier les styles, tantôt dessinant des plumes très

« naturalistes », tantôt des oiseaux complètement stylisés. Elle a animé la balade en faisant se déplacer le chat, au grand plaisir des enfants qui le suivent dans ses détours AU LIEU DE s’intéresser aux sujets principaux. Cet album « participatif » fait beaucoup parler, échanger et sourire.

Ensuite elle nous a montré Heure bleue (2015) :

Elle a choisi d’inscrire le récit dans ce moment si particulier de transition où le jour baisse tandis que la nuit monte. L’idée était de rendre palpable les variations de la lumière et son nuancier de bleus. Des animaux bleus se sont invités : les « grands luisants » qui sont des escargots. Et puis des bêtes fictionnelles parce qu’on est dans le rêve éveillé. Des paysages. Et enfin la lune, magique.

Ensuite elle est passée à Vertige (2020):

Créé pendant le confinement, cet album montre comme il est possible, lorsqu’on ne peut pas aller bien loin, de cheminer dans un univers bien réel mais tout petit et qui est là comme disponible à nos pieds. Un monde bien réel, fascinant, étonnant, parfois inquiétant. L’héroïne est une coccinelle qui se met en quête d’un nid sûr où pondre ses œufs et qui rencontre toutes variétés d’insectes dédaignés ou redoutés : sauterelle, ombonie épineuse, phasme-bâton, araignée-crabe…Isabelle a voulu jouer avec les couleurs et les formes. Et nous en mettre plein la vue.

En 2022, un nouvel album est apparu : Maison,

Dans ce livre écrit à la première personne, elle s’est imaginée dans les projets de 27 animaux qui se construisent des habitats étonnants : un orang-outan, qui se refait un lit de feuilles chaque soir, une mésange couturière qui capitonne son nid douillet, des grenouilles qui secrètent et font monter en neige une écume qui leur sert de cachette secrète, un oiseau-jardinier satiné qui décore de fleurs bleues sa tonnelle, une araignée aquatique qui loge dans une bulle d’air immergée, etc.

Vivant (2024) est un livre où le texte sensible et épuré de Stéphane Servant va très profond dans l’intime.

On y parle des âges de la vie, avec de belles envolées. Isabelle en a tiré des images toutes en longueur comme pour pouvoir creuser. Et au final l’album est d’une forme étonnante et se lit dans tous les sens. Mais la vie n’est-elle pas souvent inattendue et déroutante ?

Extrait : Déjà vivant, je ne suis encore qu’une petite graine de pissenlit, légère et fragile. Comme un chat, je découvre le monde à tâtons. Et un matin, plus tard, beaucoup plus tard, je déploie mes ailes et quitte le nid…

Et pourquoi ne pas faire une promenade onirique avec des animaux disparus depuis longtemps ? C’ possible avec Carnet lointain (2024) :

Quand un album est terminé, tous les croquis préparatoires sont archivés et oubliés, et Isabelle pense que c’est dommage. Aussi a-t-elle voulu créer un livre qui les restitue parce que les esquisses ont la fraîcheur et la spontanéité des choses qui viennent de naître. Cela a donné D’après nature (2019).

Avec Dans les poches (2015), elle a voulu montrer des choses qui aiguisent la curiosité, des objets intrigants qui révèlent la personnalité ou le métier de ceux qui les ont ainsi mis de côté. Et elle n’a pas hésité à les nommer car les mots rares sont des matières vivantes à ne pas négliger.

Son dernier ouvrage de septembre 2025 : c’est l’illustration d’Alice au pays des merveilles (sur le texte original de Lewis Carroll).

Ce travail lui aura pris plus d’un an. Car le texte est complexe et paradoxal. En même temps, il est savoureux et inspirant. Alice incarne l’enfance. Et dans ce miroir, Isabelle a peut-être réalisé son autoportrait.

Curieuse, inventive, enthousiaste, Isabelle Simler a capté son auditoire de lecteurs bénévoles et d’amis de la littérature jeunesse. Nous apprécions des œuvres touchantes de grâce et de respect pour les créatures vivantes. Nous voyons que le travail d’Isabelle sert magnifiquement la grande cause de la défense de la nature à laquelle les enfants sont spontanément attachés. Qu’elle soit ici remerciée pour ce moment de partage dans la rencontre.

Pour notre bibliothèque associative, nous avons acquis

Avec cet album plein d’humour, immense hommage à tous ces héros de notre enfance, on redécouvre les contes les plus célèbres par une porte d’entrée, originale et intime. On joue à deviner le propriétaire de tous ces petits objets. Isabelle Simler déploie toujours une poésie sans limites, et nous fait découvrir les véritables personnalités de nos personnages de contes favoris (notice de l’éditeur).

Retour sur une rencontre avec Malika DORAY le 1er avril 2025

Le cheminement de Malika DORAY vers le livre jeunesse a été sinueux. Après des études d’histoire et d’ethnologie et une année passée en Angleterre elle souhaitait  devenir scénographe d’expositions. Logiquement, elle est entrée à l’Ecole nationale supérieure des arts appliqués et des métiers d’art (Olivier de Serres). Mais là elle a connu les difficultés de quelqu’un qui a envie d’apprendre à dessiner dans une école qui enseigne à des dessinateurs déjà accomplis. Surmontant sa déception, elle retirera de l’expérience des compétences solides en matière de conception de projets. Et, plus tard, dans son for intérieur, elle comprendra un peu ce que peuvent ressentir des enfants en échec scolaire. 

Fille d’un psychanalyste et psychiatre, elle se souvient que son père appréciait et citait avec autant de sérieux Marx ou Freud ou Janosch, le célèbre auteur-illustrateur allemand :

Travaillant auprès de tout-petits pour des activités d’éveil, elle se lance dans des créations diverses, et elle, qui ne sait pas dessiner les humains, qui n’est pas du tout « Beaux-Arts », qui ne connait pas grand-chose à la couleur, va utiliser le peu de de vocabulaire graphique qu’elle connaît pour illustrer des textes aux formulations mélodiques, souvent répétitives comme un chapelet de formules réconfortantes.

 « Je t’aime même quand je ne suis pas là »

Elle nous lit  Je t’aime tous les jours, qui en 2006 fut son troisième album:

L’enfant tout-petit est le moteur et le partenaire  de son travail. Car elle observe les petits lecteurs, qui interviennent sur l’objet, en ouvrant un livre de telle façon, en manipulant un tapis ou un doudou chacun à sa manière. Ainsi les enfants sont-ils, pour ainsi-dire, les co-créateurs d’une œuvre partagée.

SES TECHNIQUES, SES GOUTS, SON STYLE.

On discerne « les arts appliqués » dans sa façon de dessiner avec une expressivité qui vient du traitement de la forme et non des aplats, de la couleur ou de la perspective. Il y a une certaine virtuosité à créer un album au moyen de 8 faces de cubes ! A déployer des tas de bisous en mélangeant la tendresse et la mathématique ! A créer des ribambelles où chaque animal est à la fois pareil (la même forme) et différent de son voisin ! 

Pour elle, une image, c’est une dose d’émotion, une dose de couleur, une dose de calcul.

C’est un plaisir incroyable  pour elle de jouer avec les motifs. Quand à force de répétition, comme, dit-elle, « un hamster dans sa roue », elle a trouvé le motif qui lui convient, de façon inattendue, c’est un vrai plaisir de le répliquer à l’infini.

Souvent, elle intègre, par collage ou copie, des imprimés chinois récupérés de la marque Petit Pan. Pourquoi ce choix ? Pas de réponse. De toute façon, le plaisir de faire s’impose à elle plus que l’introspection.

Elle se fait quasiment l’instrument des capacités motrices du petit enfant, d’où les sinuosités des contours, les répétitions, l’épaisseur d’un trait qui cerne et donne forme. Elle se fait vectrice de l’imaginaire enfantin.

Les textes, toujours très doux, sont écrits en même temps que les images sont dessinées. Elle parle d’une « rondeur texte-image » qui correspond à l’univers qu’on attribue souvent aux tout-petits. 

Et donc elle crée des albums, des tapis, des doudous,  qui sont les incarnations tangibles de ses rêves. Elle aime le beau papier épais des éditions MeMo qui protège des aléas des manipulations.

A-t-elle DES INTENTIONS, un projet ?

L’envie soutenue de partager une vision du monde est évidente, mais cela ne constitue pas un projet d’écriture ou d‘illustration. Elle raconte avec humour qu’après qu’elle eut écrit un album sur la naissance, puis un sur le mariage, un éditeur lui a demandé d’en faire un sur le divorce ! Proposition vivement rejetée, avant de s’apercevoir que tous ses albums ou presque parlent de séparation.

En réalité, pour créer quelque chose, il faut qu’elle ressente une poussée intérieure, quasiment inexplicable, de l’ordre d’une éclosion. Et elle a cette phrase tellement vraie: « Les tout-petits ont une part active dans le devenir du monde actuel,  ils participent à faire grandir le monde qui nous attend », phrase qui fait écho à celle de Saint-Exupéry : « Nous n’héritons pas de la terre de nos parents, nous l’empruntons à nos enfants. »

Les  livres qu’elle nous a désignés comme importants à ses yeux recèlent des intentions humanistes.

Le premier cité, c’est Doris (2024), sur un texte de Coline IRWIN, une cousine, elle-même plasticienne et éducatrice de jeunes enfants.

Doris raconte le quotidien d’une dame fort âgée. Ce sujet sensible, inspirant, captive les jeunes lecteurs. Malika nous livre une anecdote bien représentative de ce qui peut arriver dans des séances de lectures. Comme Doris, cette vieille dame, tricote pour donner de quoi se vêtir à des migrants, un enfant de 4 ans s’est soudain levé pour crier : « Elle a pas le droit ! » D’où s’ensuivit un échange nécessaire et intéressant entre la médiatrice du livre et l’enfant.

Ensuite, Malika nous a présenté Ma mère est une panthère (2023).

Le premier album dans lequel elle a recommencé à dessiner des humains, qui cette fois lui plaisent. Dans ce livre, Malika aborde l’idée que les deux parents doivent assumer chacun l’entièreté des tâches d’éducation, protection, travaux ménagers, etc, au lieu de se les répartir de façon genrée.

Puis elle nous a montré Dans ce monde (2016) :

Un petit lapin nous offre un joli conte métaphorique, en passant par les différentes étapes de découvertes et d’apprentissages qui le mèneront à l’autonomie et le rendront bienfaisant pour le monde.

Et puis elle a montré Ce livre-là (2007),

qui est un pop-up à la gloire de la lecture, contenant l’évocation de onze sortes de livres, un pour rigoler, l’autre pour avoir peur, un troisième pour s’endormir, etc, etc.

et Chez les Ours (2011),

deux livres en un qui permettent au lecteur d’intervertir textes et images, de sorte que l’enfant « se crée » des saynètes étonnantes, parfois désopilantes.

Enfin, elle nous a parlé des livres d’éveil qui ont été retenus par divers départements comme des « albums de naissance »  et offerts aux jeunes parents :

Quand ils ont su (2012, offert par le Val-de-Marne),

Un câlin (2014, offert par le Lot et la Savoie),

Dans la montagne (2020, offert par l’Isère),

Pour conclure, Malika nous a montré

qui est assorti d’un jeu :

https://media.ecoledesloisirs.fr/show-bonus-jeu.php?id_bonus=17

Cet album concrétise  tous les ressorts  de sa démarche originale d’autrice-illustratrice : tirer parti de son expérience personnelle, prendre un vif plaisir au jeu des images et des mots, adorer les surprises, sortir de son confort et risquer l’autonomie. Au final, toute une création qui est un véritable éloge de l’enfance et un chemin de vie inspirant.

Nous remercions vivement Malika d’avoir partagé avec nous son expérience, ses techniques et pratiques, ses espoirs, ses idéaux et sa profonde conviction que la vie vaut d’être vécue.

Pour notre bibliothèque associative, nous avons acquis :

Le Grand Voyage des petites souris (L’école des loisirs, 2018)

Deux soeurs souris vont faire un grand voyage en laissant leur frère, pas du tout féru d’aventures, à la maison. Elles découvrent paysages et animaux magnifiques tandis que leur frère reste confortablement chez lui, jusqu’au jour où elles lui disent qu’elles vont découvrir un endroit secret…