Retour sur une rencontre avec Coline PROMEYRAT le 19 février 2026

Retour sur une rencontre avec Coline PROMEYRAT le 19 février 2026

Coline PROMEYRAT s’est présentée à nous comme une personne qui a suivi un chemin de formation très original et qui n’a jamais eu de plan de carrière. En effet, cette fille d’un enseignant et d’une psychologue a fabriqué des bijoux fantaisie, a rêvé d’être architecte, a entamé des études d’art plastique, d’histoire de l’art, de cinéma, de scénographie, de costumes. Puis elle a fait du théâtre, a rencontré l’Art du conte sous la houlette de Fabienne Thiéry, s’est inscrite en Fac d’ethnologie et a préparé un mémoire de maîtrise sur le Renouveau du conte en France. Elle est devenue bibliothécaire jeunesse, puis autrice et conteuse professionnelle. Elle se forme maintenant pour être clowne en milieu de soin et en EHPAD.

Coline n’a pas hésité à nous parler d’elle avec une franchise peu commune ; elle nous a dit son caractère hypersensible, sa grande timidité, ses anciennes difficultés de communication et sa mémoire très sélective. Côté positif, elle a cité sa curiosité, sa créativité, son sens de l’imaginaire et sa perpétuelle capacité d’émerveillement. Elle nous a dit qu’elle accueille avec gratitude ce qui lui advient de bon, de nouveau, ce qui la fait s’ouvrir et grandir.

Depuis toujours, une force innée la pousse à dépasser l’adversité, à sortir de sa bulle, à trouver sa liberté grâce à l’expression et à la libération de sa parole. Elle est aidée par son sens de la musicalité des mots, et par son amour de la poésie.

Petit à petit, un chemin de conteuse professionnelle s’est ouvert, comme s’ouvrent les buissons d’épines dans les contes. Son emploi à la médiathèque de La Courneuve (secteur jeunesse puis adolescents), lui a permis de faire connaissance avec Céline MURCIER, bibliothécaire à Bobigny, spécialisée dans les contes traditionnels et particulièrement les contes pour les tout-petits. Céline MURCIER l’a invitée à publier dans la toute nouvelle Collection A petits petons chez Didier jeunesse, à la suite de Muriel BLOCH, Jean-Louis LE CRAVER et Praline GAY-PARA. Coline s’est trouvée propulsée autrice de contes avec deux albums publiés en 2000 : « Le Bateau de Monsieur Zouglouglou » et « Les trois petits pourceaux ».

Coline a évoqué la lecture d’entretiens entre Geneviève CALAME-GRIAULE et Praline GAY-PARA, au sujet des Dogons du Mali, qui considèrent que la parole du conte est du même ordre que le lait maternel.

Le conte, fruit d’une parole collective, est rassurant car, après moult épreuves traversées, il finit presque toujours bien. Profondément humain, il soulage et peut avoir une fonction thérapeutique.

Elle nous a raconté cette petite histoire : Un homme s’était mis à conter des histoires partout où il allait. Les gens ont commencé à l’écouter puis se sont lassés. L’homme a continué à conter, les yeux fermés, partout dans la ville, pour les pierres, le vent, les arbres, les oiseaux… On se moquait de ce fou. Pourtant un jour, un petit garçon traversa la place, et lui demanda pourquoi il contait alors qu’il n’y avait personne pour l’écouter. L’homme lui répondit : « Autrefois je contais pour changer le monde, et maintenant, je conte pour que le monde ne me change pas. »

Conter, pour Coline : 

Conter, ce n’est pas aussi simple qu’il y paraît, car la parole, notre canal naturel de communication, n’est pas spontanément faite pour mener au jour, pour exprimer, les matières quasi magmatiques qui sont enfouies au plus secret des contes, et qui sont les vérités des individus et des sociétés.

Le conte est un art de l’impression plus que de l’expression, selon la distinction opérée par Fabienne THIERY*, subtile évidence que Coline a retrouvé dans l’enseignement de Michel HINDENOCH **. Le conteur fait apparaître des images mentales, son regard est vaste, ses oreilles grandes ouvertes, il dessine, entre sa présence et celle de son auditoire, un monde peuplé de personnages esquissés, qui avancent et agissent, mus par des forces positives, des forces de Vie.

         *Pour en savoir plus sur Fabienne Thiéry :

https://www.fabienne-thiery.fr

**Pour en savoir plus sur Michel HINDENOCH :

https://www.pavillonblanc-colomiers.fr/le-catalogue/nos-selections/446-hindenoch

Être « clowne » pour Coline :

Le regard du clown et bien différent de celui du conteur : il s’adresse à chaque personne, le clown s’appuie sur les rires et ce qu’il reçoit du public, en retour de ce qu’il donne. Le nez rouge, plus petit masque du monde, révèle au lieu de cacher. Le spectateur s’y voit en miroir, à travers tout ce qui ne se montre pas habituellement.

Le travail de clown improvisateur en EHPAD permet de s’approcher des personnes, en s’adressant à leur être sensible et profond, à leur enfant intérieur. Pour cela, l’imaginaire s’appuie sur le réel et la chambre devient une forêt, le lit un bateau, une dame très âgée redevient une toute petite fille. Les résidents sont emmenés dans un univers où chacun, pour paraphraser Verlaine, n’est « ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre ».

Le répertoire de Coline, ses chansons et courtes histoires gestuelles pour les tout-petits, s’avère très approprié lorsqu’elle intervient auprès des résidents d’EHPAD, comme conteuse ou comme clowne. Pour ce moment de passage que traversent les personnes très âgées, entre veille et sommeil, ce temps vers la fin de la vie, les berceuses sont particulièrement bienvenues, comme elles le sont pour accueillir les bébés à l’aube de la vie.

Musicalité et imaginaire poétique sont les atouts de Coline, tant conteuse que clowne.

Son conte préféré est un conte Inuit, « La Chanson volée », que contait Luda :

Pour accompagner sa parole suave et fraîche, Coline se sert de ses kalimbas.

Coline nous a lu plusieurs de ses histoires :

Le bateau de Monsieur Zouglouglou (2000), illustration de Stéfany DEVAUX :

Ce conte de randonnée, tiré de la culture du bassin méditerranéen, et qui narre un voyage à bord d’une coque de noix, a eu un gros succès. Elle nous l’a conté à l’aide de ses marionnettes à doigts. Il dit beaucoup de sa propre vie, de son métier et de son caractère, accueillant jusqu’à l’excès. Pourquoi cet album plait-il tant aux enfants et aux grands ? Il parle de l’accueil, de l’équilibre, du trop plein, du « oui » et du « non », du voyage, de l’eau…..Il convoque aujourd’hui d’autres images refoulées, celles des migrants qui traversent les mers.

Les trois petits pourceaux (2000), illustration de Joëlle JOLIVET :

Ce conte reprend le thème des trois petits cochons, issu de la culture anglo-saxonne.

La cocotte qui tap-tip-tope (2004), illustration de Cécile HUDRISIER :

Coline a mixé la version danoise de ce conte, destinée aux plus grands, avec une version plus enfantine. Elle a choisi de mettre en scène le thème de la menace inutile ( Gare à toi ! ), contrée par la malice et la fantaisie de cette cocotte, une sorte de nouvelle Robin des bois.

Cet album figure dans les Coups de cœur de Lire95:

https://lire95.fr/les-coups-de-coeur-2022-des-adherents-de-lire95/

La bonne bouillie (2006), illustrée par Géraldine ALIBEU (notre invitée en 2010), puis ré-illustrée par Martine Bourre (2016) :

Finette a un chaudron magique : il lui suffit de  réciter « Petit chaudron s’il te plaît, fais cuire  la bouillie dorée ! » pour obtenir à manger.  Un jour que sa mère a grand faim, le chaudron  se remplit de bouillie… mais la voilà incapable  de se rappeler la formulette pour l’arrêter !  Et la bouillie envahit tout le village ! (Notice Didier Jeunesse)

Le taureau bleu (2009), illustration de Martine BOURRE :

Ce conte breton – dont l’héroïne est une Cendrillon nommée Yzole – traite de l’aide d’un animal secourable – ici un taureau bleu – de la mort et de l’au-delà. Il parle des forces invisibles et invincibles, d’énergie et de magie. Jean MARKALE, dont Coline s’est inspirée, appréciait particulièrement ce récit sensible et très émouvant. Le caractère inquiétant de la traversée des épreuves ne doit pas mettre cet album à l’écart du répertoire des lecteurs, d’autant que le merveilleux est présent tout du long, et la fin est salvatrice. Coline le lit à partir des grandes sections de maternelle.

Et vogue la petite souris (2012), illustration de Martine BOURRE et d’ELGA :

Encore une histoire de coque de noix. C’est un leitmotiv dans les contes de Coline. La noix, dans l’imaginaire, est remplie de richesses surprenantes… Le cerneau de noix n’est-il pas l’image du cerveau humain ?                            

Coline nous a rappelé la chanson Une noix, de Charles TRENET (1948) :

Elle nous a ensuite conté :

Gros glouton et petit malin (2018), illustration de Rémy SAILLARD :

Un petit garçon va chez l’épicier chercher du sody-soda, la levure pour faire gonfler les gâteaux. Mais en chemin il croise un ours glouton qui l’avale d’un coup !
La maman qui s’impatiente envoie sa grande sœur le chercher, mais la voilà qui se fait avaler à son tour ! Toute la famille y passe… jusqu’à ce que le petit écureuil gris décide de s’en mêler
…(Notice Ricochet).

Dans ce conte des Appalaches, le sody-soda, mot musical inventé par la conteuse, évoque phonétiquement le « obladi-oblada » d’une chanson des Beatles de 1968 :

Coline nous a présenté enfin:

Cours petit coq (2021), illustration de Delphine RENON :

Quand petit coq reçoit une noix sur la tête, il court se faire soigner par la fermière, qui, en échange, lui demande 3 poils. Alors petit coq court trouver le chien, qui lui demande un petit pain. S’ensuit une série de quêtes amusantes, qui met en valeur les vertus de l’entraide (Notice de l’éditeur).

Malheureusement le confinement a été fatal à Belin jeunesse et la diffusion du livre n’a pas été accompagnée. Mais l’album est toujours distribué et on peut le commander dans toutes les bonnes librairies.

Pour l’avenir proche,

Coline nous a promis la sortie au printemps 2027 d’un nouveau Petit peton chez Didier jeunesse : « Marichka et l’ours », un conte russe, et à l’automne, d’un recueil de 13 « Contes de plantes guérisseuses », aux éditions des Eléphants.

Et pour conclure, elle nous a recommandé chaudement une autrice-illustratrice d’origine belge, Gaya WIZNIEWSKI, dont le talent a déjà été salué par deux prix :

Le prix Libbylit 2018 pour Mon bison (chez MeMo) ; La Pépite de la fiction Junior 2019 pour Akita et les grizzlis (chez L’Ecole des loisirs).

Les retours de l’auditoire et de l’équipe Lire95:

Coline est une personne passionnée, qui transmet son bonheur de conter. Une très belle rencontre avec une personne très authentique…

C’est une grande dame que nous avons eu l’honneur et la joie d’accueillir…

Une personnalité intemporelle, humaine, profondément humaine…

Une foi humaniste apparemment inusable…

Un vrai bonheur et une bonne vraie surprise…

Sa superbe lecture de Zouglouglou a mêlé poésie, conviction, innovation et bonne humeur.

Merci, Coline, pour avoir partagé avec nous votre histoire, pour avoir étanché notre soif de mots, et pour avoir éclairé cette rencontre.

Le livre que nous avons acquis pour notre bibliothèque associative est :

Dans son bateau en coquille de noix, Monsieur Zouglouglou accueille la souris, la reinette, le lapin et le chat.
Oui, mais voilà ! Dans une noix, il n’y a pas tant de place que cela !
(Notice de l’éditeur)

Les Actus de Marie Lou, mai-juin 2026

Chers Lecteurs,

Voici une belle sélection de beaux livres qui emmèneront les enfants au bout du monde, même en restant chez eux.

Autour du Salon de Montreuil (https://slpjplus.fr)

Le SLPJ est à la recherche de ses prochain.e.s juré.e.s pour les Pépites du Salon, on peut candidater sur le site.

En écho au thème de Partir en Livre, découvrez la bibliographie du Parc d’attractions littéraires, Missions accomplies !  Les albums de Marie DESPLECHIN et Magali LE HUCHE célèbrent la force et l’imaginaire de l’enfance.

Sur le site Kibookin

En plus de la sélection par tranches d’âge, Kibookin présente une sélection qui nous fait découvrir des parcours de vie extraordinaires et inspirants.

La pause Kibookin est consacrée à Thomas SCOTTO qui évoque, parmi plusieurs souvenirs de lecture, l’influence, dans son travail d’écriture, de la chanteuse Anne SYLVESTRE, décédée en 2020 :

Actualité éditeurs/auteurs

Les Fourmis Rouges présentent :

  • Mira, notre chien, de Delphine PERRET: le quotidien de deux sœurs et de leur chien raconté par l’une d’elles: ce qu’elle sent, entend, touche et ce que sa sœur lui décrit. Une matière poétique d’évoquer la cécité ; dès 5 ans.

La Partie nous conseille :

  • Bubulle, de Mamiko SHIOTANI : une histoire sur la différence, les limites de la résilience et l’amitié qui trouve toujours des solutions ; dès 4 ans.
  • Tambouille, de Lisa MOUCHET : dans la vallée des Haies-Trange, les Grandes-Personnes ont toujours un tas de choses à faire pendant que les Petites-Personnes comme Tambouille, rêvent et jouent. Un récit où la débrouille et l’entraide restent la meilleure des recettes ; dès 4 ans.

Les 400 coups proposent :

  • Où est mon museau, de Lucas ZANOTTO : ce n’est pas facile pour un chien de trouver son museau ; dès 2 ans.
  • Le tigre de Val-Morin, d’Agathe BRAY-BOURRET: Clara est timide et introvertie et s’amuse à se déguiser, mais les quiproquos s’enchaînent et l’obligent de se réfugier… avant de revenir vers les siens ; dès 5 ans.

Les éditions Courtes et longues nous font découvrir :

  • Rivière, de Pascale MOISSET et Yves VIALLARD : au cœur d’une nature vibrante, une rivière s’écoule, généreuse et nourricière. Elle est le centre du monde où tous les êtres vivants évoluent en harmonie avec elle. Mais un jour la tristesse d’une petite créature l’émeut et interrompt le cycle de joie ; dès 5 ans.

Cépages propose :

  • Les petits pas, de MANECH et Morgane BELLEC : une histoire tendre sur les premiers pas d’un enfant… et les suivants avec un graphisme qui rend hommage à la lumière du littoral breton ; dès 3 ans.

Hélium conseille :

  • Je vois rouge, de Harry GRUYAERT : une excellente introduction à la photographie et une immersion ludique dans le travail de l’auteur, un voyage haut en couleur guidé par des questions à partager entre adultes et enfants ; dès 6 ans.
  • Croquer une belle pomme, de Jin JOO et Lee GA HEE: le jour où Ji-gu est né, son grand-père a planté un pommier dans le jardin, mais il n’a jamais donné des pommes mûres. Un album photographique coloré pour apprendre la patience ; dès 6 ans.

Gallimard Jeunesse propose :

  • Incendie! de Pénélope BAGIEU : un documentaire sur les feux de forêt et les Canadair ; dès 7 ans.

Les éditions des Eléphants nous présentent :

  • L’oiseau fait son nid, de Agnès DEBACKER et Irène SCHOCH : petit à petit, l’oiseau fait son nid mais à chaque épreuve il doit recommencer, après tout c’est ça la vie ; dès 3 ans.

Ricochet suggère :

  • Les fils argentés de maman, de Gwénola MORIZUR et Fanny MONTGERMONT : dans les bras de sa maman, un petit garçon se blottit mais son endroit préféré c’est sa longue chevelure où des fils d’argent se sont invités avec le temps ; dès 4 ans.

La Joie de Lire conseille :

  • Marre de Marsa, de Sigi ZHANG : une merveilleuse petite histoire sur toutes les facettes de l’attachement, sur le besoin de partager, parfois si fort qu’il donne envie de partir… mais pour mieux revenir ; dès 3 ans.
  • L’odeur d’une journée d’été, de Clémence SABBAGH et Emma Lidia SQUILLARI : de délicieuses odeurs d’enfance au fil des pages ; dès 5 ans.

Talents Hauts préconise :

Les animaux, de Laurence FARON et Camille CARREAU : un imagier qui prend les stéréotypes à rebrousse-poil ; dès 2 ans.

Cot Cot Cot propose :

  • La vie ne me fait pas peur, de Maya ANGELOU, album illustré avec des peintures de Jean-Michel BASQUIAT. Publié en 1993, sous le titre Life doesn’t Frighten Me, c’est un chef-d’œuvre de la littérature jeunesse américaine. Le poème nous invite à trouver nous-mêmes le courage d’affronter nos peurs d’enfant, nos peurs d’adulte et les peintures de BASQUIAT lui répondent de manière saisissante (traduit par Lisette et Julie LOMBE et Joëlle SAMBI).

Des nouvelles d’un invité de cette saison :

Stéphane KIEHL (notre invité du 07/04/2026) nous présente :

  • Rose : un texte fort et des illustrations poétiques qui nous plongent dans la douceur du rêve et de l’émerveillement de la nature et les petites choses qui nous entourent ; dès 3 ans (chez La Martinière Jeunesse).
  • Nuit noire, Nuit blanche : un album qui aborde la peur du noir à travers un jeu d’oppositions ; dès 2 ans (auteur Alice de NUSSY chez Grasset).

A noter aussi :

A l’occasion de l’anniversaire de la première édition française en avril 1946 du Petit Prince d’Antoine de SAINT-EXUPERY, le célèbre studio de création MinaLima ré-imagine ce livre-culte à travers une centaine d’illustrations et huit animations spectaculaires ; dès 7 ans (chez Gallimard Jeunesse).

Je vous souhaite à tous un bel été rempli de soleil et de belles lectures avec les enfants.

Marie Lou

Retour sur une rencontre avec Elena SELENA le 15 janvier 2026

Qui est-elle, cette artiste, qui est aussi

autrice, illustratrice, ingénieure papier et scénariste ?

Elle nous a dit qu’elle est née en 1993 à Vilnius, capitale d’un petit pays de  2.8  M d’habitants, la Lituanie, si lointaine et si proche de son cœur et dont elle s’est volontairement exilée. Elle fait partie de la première génération de l’Indépendance (mars 1990), et si avec sa famille elle a vécu bien des difficultés de tous ordres, elle a puisé dans l’élan de ce pays nouveau. Sa chance a été de naître dans une famille d’artistes, où le père était  céramiste et l’oncle et parrain, Liudvikas Jakimavičius, poète. Son quartier, c’était Uzupis, une sorte de Montmartre, plus ou moins en ruines à l’époque, mais où les enfants jouissaient d’une joyeuse liberté de mouvement et d’expression.

Son goût pour la créativité et pour la lecture a été encouragé par sa famille. Elle disposait d’un mur dans sa chambre pour y dessiner ce qu’elle voulait. Elle écrivait des histoires pour sa petite sœur de 4 ans. Elle fabriquait des marionnettes. Et toute son enfance, elle a été une lectrice boulimique et passionnée.

Ses admirations, c’était, et c’est d’ailleurs toujours, la suédoise Astrid LINDGREN, créatrice de Fifi Brindacier et de Zozo la tornade :

C’est aussi la finlandaise Tove JANSSON, la créatrice des Moomins, de mignons petits hippopotames blancs,

C’est l’allemand JANOSCH, qui a mis en scène les aventures pleines d’humour de Petit Tigre et Petit Ours,

C’est le tchèque-allemand Ottfried PREUSSLER, si tendre et si touchant avec son petit fantôme et son brigand Briquambroque,

Après le bac, Elena a opté pour les Beaux-Arts de Vilnius (option illustration). Puis, grâce à Erasmus, elle est venue chez nous se former à l’Ecole Estienne, puis aux Arts décoratifs (option scénographie).

A Paris, sa rencontre avec Gérard Lo Monaco, illustrateur et décorateur de théâtre, dit le « magicien du papier »*, l’a faite entrer dans un univers qui l’a conquise, celui du pop-up.

Pour son diplôme, elle a consacré une année à la création d’un pop-up dont le récit est l’histoire d’un petit garçon qui s’endort et puis se réveille dans un jardin « peuplé de créatures fantastiques » ; ce travail a ensuite donné l’album Jardin bleu (2017), « sorti des profondeurs de son inconscient ».

Au fond de cet inconscient, n’y aurait-il pas la Lituanie, un pays autrefois sous la botte, écrasé, mis à plat, bouclé comme un livre cadenassé ?

Or le pop-up c’est justement le livre qui s’ouvre, la liberté trouvée : au fil des pages se déploient les images, surgissent des scènes vivantes et se produit le théâtre de la vie.

Dans cette œuvre traitée en volume, l’autrice elle-même, redevenue toute petite comme Alice, va s’immiscer en ouvrant grand  ses yeux d’autrefois. Et ce qu’elle y voit, c’est un monde qui n’est qu’à elle.

Ensuite, ce monde, elle le propose à d’autres enfants, à sa propre petite fille aussi, pour qu’ils le testent à leur tour, à la lumière de leur imaginaire, et peut-être se l’approprient, pourvu qu’il y trouvent des détails qui leur parlent : phrases, formes, couleurs, personnages, situations, atmosphères.

Pour parvenir à de tels produits finis, quelle ingéniosité ! Il faut se casser la tête (à raison d’un album par an, à bricoler des images, découper des papiers, mettre de la colle partout, faire des montages hasardeux, des créations aléatoires. Mais elle aime ces contraintes.

Auparavant, l’apprentissage a été nécessaire: Elena a fait le sien chez l’ingénieur papier Olivier CHARBONNEL. Une fois maîtrisée la technique, elle a pu pousser sa liberté, son inventivité. Elle s’est mise à découper de plus en plus finement, rejoignant la façon lituanienne d’autrefois. Elle sait retravailler les maquettes à l’aide de son logiciel vectoriel. Ensuite il faut trouver un juste équilibre entre l’œuvre rêvée et l’œuvre vendable ; pas question d’aller faire des livres d’artistes ; des compromis entre l’autrice et l’éditeur (ici Gallimard) permettent de concilier esthétique et rentabilité.

Quant à la fabrication elle-même, elle se fait en Chine, car c’est dans ce vieux pays qu’on trouve les meilleurs connaisseurs du papier et que les capacités immenses de l’industrie papetière permettent d’avoir des tirages à moindre coût.

L’image seule n’est rien pour Elena. Le texte est le plus important, il est le fil rouge qui relie l’album. Il parle au lecteur de ce qui est invisible, il évoque les émotions, provoque les bruits, suscite les odeurs. Il aide le lecteur à s’immerger dans le décor. Ses phrases sont souvent comparables à des haïkus, parce que la poésie a la vertu de stimuler l’imagination dès l’enfance.

Voici les albums qu’elle a choisis de nous montrer et qu’elle nous a lus spontanément :

Jardin bleu, où elle a voulu se jouer de l’ambiguïté des choses, qui sont telles le jour, et telles autres la nuit.

Océans, qui plonge le lecteur dans un univers de merveilles naturelles,

Voyage, où il est question de migration, de départ mais aussi de retour, et de boucles toujours renouvelées,

Neige, où elle parle de la séparation, un thème essentiel pour les petits,

Loups,

qui lui rappelle son pays natal, et aussi son grand-père, exilé dans la taïga russe.

Elle crée en ce moment un album de papiers découpés, D’où viens-tu ? qui parle de racines et de transmission ; à paraître en juin 2026 chez les Grandes personnes.

Elena a répondu à des questions de l’auditoire :

  • Les pop-up sont-ils fragiles au point que les enfants ne doivent pas y toucher ? Elle nous dit que oui, « le pop-up est fragile comme toute chose vivante », et il nous revient donc, à nous adultes, d’enseigner aux enfants l’art de manier cette fragilité (ce qu’elle fait avec sa petite fille de 4 ans).
  • Pourquoi tant parler de la nature ? Sa réponse : son pays est tout axé sur la nature, avec ses lacs, ses rivières, ses forêts, son froid, ses animaux sauvages ; mais tous les pays sont faits d’éléments naturels, alors elle fait de son mieux pour que les enfants prennent l’habitude de se préoccuper de la sauvegarde de la nature.
  • A quels enfants s’adresse-t-elle ? Sa préférence va aux enfants issus des milieux moins favorisés, où les parents sont souvent éloignés de la lecture. Sans de tels objectifs, son travail n’aurait pas de sens.

Elena a-t-elle des projets ? Un retour au pays ?   Non, professionnellement il vaut mieux être en France, et puis dans les pays baltes la situation géopolitique crée trop d’incertitudes.

Un livre d’artiste ? Peut-être un jour, en sérigraphie.

Un autre album à citer ? Oui, c’est la traduction en français par l’éditeur Qilinn de Les Moomins et la comète, que Macmillan Children’s Book a publié afin de célébrer les 80 ans de ces petits trolls.

Une autre activité ? Oui, Elena commence une carrière dans le théâtre, avec une adaptation de Neige, intitulée « Le petit renard et l’hiver » ; un spectacle donné par la troupe du théâtre de Kaunas, la 2ème ville de Lituanie.

Les retours de l’auditoire et de l’équipe lire95

La rencontre avec Elena nous a transportés dans un monde féerique et d’une grande tendresse.

Elena a su très bien nous décrire son pays et son enfance bercée par la nature omniprésente

Des albums doux et poétiques, une expression maîtrisée

Des créations toutes en délicatesse et d’apparence fragile comme de la dentelle.

Une énorme volonté et beaucoup de caractère, qui lui ont permis de quitter son pays natal et de se lancer dans une aventure professionnelle incertaine et difficile au départ.

Vu son jeune âge elle saura encore nous offrir de belles pépites.

Merci, Elena, pour votre investissement bienveillant en faveur de nos attentes !

Le livre pop-up que nous avons acquis pour notre bibliothèque associative est

Il contient 6 récits :

Roule Galette – Blancheline – L’Oiseau de pluie – La Vache Orange – Une histoire d’ours et d’élans – Michka.

(Flammarion- Les albums du Père Castor – 2024)

Retour sur une rencontre avec Laurent CORVAISIER, le 4 décembre 2025

Laurent CORVAISIER a rapidement capté l’attention de l’auditoire grâce à sa façon directe et franche de se présenter et de parler de son oeuvre. La singularité de son discours, proche parfois de la confidence, très souvent complice, mêlé de touches d’humour,  enjoué et partageur, a fait mouche.

Ce dessinateur-né a vu ses talents mis en valeur par sa mère, qui avait senti l’intérêt de le pousser dans la voie artistique. Né au Havre, il a vite appris à rêver de voyages sur le Normandie ou le France, et à s’éprendre de peintures d’autres natifs, Claude Monet, Raoul Dufy, Georges Braque, Jean Dubuffet…

Laurent a eu la joie de pouvoir y peindre un bus, extérieur et intérieur !

Lui-même ne s’est d’ailleurs pas éloigné de cette côte, puisque sa maison est près de Pourville-sur-mer, non loin de Dieppe.

Ses études l’ont amené à Paris, à l’école Duperré (arts appliqués), puis à l’Ecole Nationale des Arts décoratifs, où il a étudié la gravure. Aujourd’hui il enseigne dans la section « illustration » du lycée d’arts graphiques Corvisart à Paris.

Voyageant beaucoup dans le vaste monde pour des résidences ou des expositions, il en a rapporté mille images :

Il nous a dit ses bonheurs familiaux avec sa femme Klara, graphiste, et ses enfants, garçons et fille.

Il nous a dit son décalage d’avec la vie courante, son inaptitude à conduire par exemple, à satisfaire aux petites obligations pratiques de la vie quotidienne. Il dit qu’il est un « cas », comme le sont beaucoup d’artistes.

Mais un cas qui va bien parce qu’il a trouvé sa voie grâce à la création permanente, à l’enseignement qu’il donne et aux choses qu’il apprend de ses étudiants et généralement de tous ceux qu’il rencontre.

Il appelle « travail » chacune de ses activités parce qu’aucune ne le laisse en repos. Son enseignement, c’est l’occasion de s’instruire et de se perfectionner dans les échanges constants  avec ses étudiants et ses collègues. Voyager, c’est emporter des carnets pour dessiner sans cesse, observer tout ce qui passe, ressentir, créer des liens, laisser des traces. Créer des œuvres personnelles, c’est souvent faire du neuf en lien avec ses souvenirs.

Trouver des moments suspendus, qui sont de vraies courtes vacances, c’est par exemple enfourcher son vélo pour aller au Louvre. Ainsi travaille-t-il sans cesse parce que c’est le moyen « d’ouvrir des pistes ».

Pour créer, il lui faut toujours le même format de carnet, le même papier d’art ( BSK RIVES 250g.), 2 ou 3 couleurs, le même minutage (1 portrait/1 heure ; 1 livre/3 semaines). Il lui faut d’abord observer scrupuleusement, puis laisser remonter les bribes des souvenirs enfouis, faire monter l’émotion, saisir le vif dans l’inerte.

Il dit que ses dessins sont « atmosphériques ». 

Il fait vite, il simplifie, et avec souplesse, les formes « se  répondent les unes aux autres », il n’est question que de rythmes, jusqu’à ce que, dans une tension finale, la vie se manifeste et signe l’achèvement de l’œuvre.

C’est pour cela qu’il se dit  artiste et non artisan.

Laurent illustre des livres pour enfants, mais il ne travaille pas pour les enfants. Les éditeurs jeunesse le sollicitent et non l’inverse. Par exemple trente livres chez Rue du Monde ! Il dit que c’est une chance de travailler avec Alain Serres, un si grand poète.

Et il a la chance d’illustrer de la poésie, car celle-ci permet « d’accéder à la liberté ». Dans ses images, il met des ombres qui ouvrent à du mystère, il met des choses bizarres, « tordues », «  en déséquilibre ». Peut-être pour pouvoir, par de soudaines lignes droites, régler son compte au désordre et se rétablir dans un cadre affermi.

Il aime les regards perdus, les yeux fermés. Il aime les visages totémiques, tel celui de Klara, qui est ainsi présente un peu partout dans les peintures.

Sa couleur préférée est le bleu, avec toutes ses nuances. Car il est en quête de profondeur, on pourrait dire d’extra-lucidité.

Il nous a apporté les illustrations originales du livre Ce que poète désire: une anthologie de poèmes pour la jeunesse d’Abdellatif Laâbi.

Il nous a montré aussi des images de L’appel du large, album écrit par Cathy ITAK, au service duquel il a mis ses dessins après un long dialogue avec l’autrice.

Laurent Corvaisier serait-il un enfant qui continuerait toute sa vie à « se raconter des histoires» ? Ce n’est pas une évidence, car il aime aussi les « idées frontales, très directes » et grâce aux commandes du Monde et à sa propre capacité à produire rapidement, il sait réaliser des dessins de presse percutants qui lui confèrent un rôle social d’adulte investi.

Ainsi a-t-il illustré un dossier sur les effets de la dissolution de l’Assemblée nationale :

Et voici une autre illustration parlante sur le thème de l‘inceste :

L’intime qu’il infuse en lui est celui qu’il perce dans les autres. C’est la sève sensible qui, loin d’éloigner du monde ce créateur, l’y propulse en le plongeant dans des réalités parfois rétives, brutes ou cruelles.

Une habitante de Douchy-les-Mines (commande publique)

On pourrait se rappeler ce mot d’Arthur Rimbaud: « Le poète se fait voyant ».

A la fin de son exposé, Laurent CORVAISIER, nous a invités à regarder une photo de Marco Giacomelli, qu’il tient pour le plus grand des photographes.

Totem, fétiche, talisman ?

Son projet de janvier 2026 : Une exposition de paysages à Souillac

Retours de l’auditoire

Si vous souhaitez en savoir plus sur Laurent CORVAISIER, suivez ce lien:

https://www.ricochet-jeunes.org/articles/rencontre-avec-laurent-corvaisier-un-humain-qui-peint-de-la-poesie-jeunesse

https://www.ricochet-jeunes.org/articles/rencontre-avec-laurent-corvaisier-un-humain-qui-peint-de-la-poesie-jeunesse

Cette rencontre fut un pur bonheur: c est effectivement un humain qui peint.
Beaucoup de générosité, de candeur sans être naïf, et un état d esprit ouvert , curieux et toujours dans l’ envie de comprendre, de saisir la vie.
Un peps qui fait du bien.


Laurent Corvaisier est un grand artiste qui a su nous captiver, nous emporter en voyage à travers son œuvre.


Pour moi une des meilleures rencontres à laquelle j’ai assisté. Et non dépourvue d’humour ce qui n’est pas négligeable…

Une dimension humaine (ou humaniste?), un mélange de
simplicité, de confiance envers son public, de sincérité, de
spontanéité.

 

L’album que nous avons acquis pour notre bibliothèque associative est :

Entrez dans l’atelier d’un peintre ! Promenez-vous parmi les mélanges de couleurs sur sa palette, découvrez toutes les étapes de la réalisation d’une toile, vivez l’angoisse et le bonheur d’une grande exposition, plus encore, remontez avec lui sa vie jusqu’aux rues de son enfance où déjà il dessinait, il apprenait… Au travers de l’oeuvre du peintre et illustrateur Laurent Corvaisier, cet album invite chacun à un fascinant voyage au pays de l’art et de la création (notice Babelio).

Sa dédicace